Vade retro spermato

……….le lien pour le site du film : http://vaderetrospermato.wordpress.com/

Journal de tournage

Au tournant des années 80, dans plusieurs villes de France, des groupes d’hommes réagissent aux questions soulevées par le féminisme sur le rôle masculin dans la société, dans la famille et dans le couple. Ces hommes reprennent à leur compte, dans leur vie quotidienne, les remises en cause profondes des comportements phallocratiques.

Au cours de leurs discussions, ils en viennent à se poser la question de la contraception masculine.

Ils vont mettre au point, dans un contexte de suivi scientifique et médical rigoureux, des méthodes qui s’avèrent opérationnelles. Ces hommes utiliseront pendant plusieurs années ces méthodes qui préfigurent celles mises en place actuellement.

J’ai fait partie, à l’époque, de cette démarche collective. Maintenant, ma vie tourne autour du cinéma et je fais des films.

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(mardi 14 juillet 2009)

Je suis rentré hier soir de la première semaine de tournage. Fatigué, vidé, mais avec la sensation que j’ai commencé à trouver. Huit jours tendus vers le même but par les trois copains du groupe que j’ai retrouvés, tous attentifs, inquiets, respectueux, angoissés d’arriver à trouver les mots justes et les descriptions véridiques. Tous égaux à eux-mêmes, comme si je les avais quitté hier. « La vie du groupe n’est pas terminée, la preuve, c’est que tu es là. » m’a dit Bernard.

Je ne sais pas si ce sont là des frères, des amis, des complices, oui, certainement, de la meilleure espèce, ceux qui portent secours sans poser de questions, sur lesquels on peut compter dans les jours difficiles. Si je suis encore là, c’est à deux d’entre eux que je le dois.

À ce moment-là, ils étaient là.

Ils étaient là, encore, devant la caméra, cherchant les mots difficiles, impossibles parfois.

Ceux que nous avons trouvé ensemble, tremblants dans les mains ouvertes, chacun tout entier au service du film.

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On ne demande jamais la genèse d’un film. Je veux dire qu’on la demande toujours, à la seule condition que la réponse soit attendue, un discours convenu que l’on puisse porter dans ces paroles de salons où l’unanimisme de façade vient en dernière instance masquer le fiel des paroles privées.

Je voudrais un cinéma qui porte le dissenssus sur la place publique, comme une matière à remâcher que l’on propose à l’infinie intelligence collective, mais qui assure chacun, dans la parole particulière, de son indéfectible solidarité.

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(lundi 17 août 2009)

Je suis entré dans le groupe vers l’âge de 23/24 ans.

J’avais déjà participé à un groupe éphémère qui n’a tenu qu’un an avant de se disloquer. C’est Jean Lantaron, sur le départ, qui m’a proposé de les rejoindre. J’étais alors en recherche d’un groupe où l’on pourrait parler entre hommes et la question de la contraception m’était plutôt étrangère : trop jeune, je crois, pour me poser en pratique la question de l’alternance de cette charge avec ma compagne, et trop indécis de mon statut viril pour assumer cette modification du schéma corporel qu’impliquait la contraception par la chaleur et son « remonte-couille toulousain ».

Ma demande, que je ne connaissais sans doute pas à l’époque, était plutôt de devenir un homme parmi les autres hommes.

Je suis arrivé et il paraît que j’ai surtout écouté. Jean-Michel Dehalle se souvient qu’au début, je parlais peu. Je pense que je devais être impressionné par ces hommes un peu plus vieux que moi. À cette époque, la différence de quelques années séparait ceux qui avaient connu 68 et ceux qui en avaient des souvenirs d’enfant. Je rentrais dans l’histoire. Avec ce sentiment contradictoire que nous ne faisions rien d’extraordinaire, rien d’autre que de continuer à construire l’ébauche d’une autre société. Ce n’est que plus tard, en commençant à faire ce film, que j’ai compris que nous avions participé à quelque chose d’exceptionnel.

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VADE RETRO SPERMATO était un projet déjà ancien. Depuis une quinzaine d’années, la volonté de rapporter comme film cette expérience était présente à ma conscience. Étant présente, elle en était comme « neutralisée », une chemise dans une boîte-archive. Rendre compte de cette expérience, c’était simplement évoquer l’un des multiples aspects de ce qui avait fait notre vie dans ces années-là et qui me paraissait « historiquement intéressant ».

Je ne me suis rendu compte que bien plus tard de ce que cette expérience pouvait avoir d’exceptionnel, au sens littéral du terme ; que l’histoire d’ARDECOM (Association pour la Recherche et le DEveloppement de la Contraception Masculine) et de ce mouvement étroitement lié à la recherche, l’invention d’une contraception masculine dans ce contexte politique, historique, profondément lié à cette période, héritier ou conséquent du mouvement des femmes, combien cette histoire concernait peu de personnes dans le monde et dans l’histoire du mouvement social.

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Ce film force à voir une réalité que nous ne voulons jamais considérer en face : la masculinité est peut-être désormais, autant (plus encore ?) que la féminité, un continent noir. En premier lieu, que la question de la maîtrise de sa fertilité puisse être envisagée par des hommes fait partie des impensables de notre société. Pire, que les hommes puissent avoir une subjectivité propre : la société n’autorise à l’homme une subjectivité et une sensibilité spécifique que dans et par la paternité.

Ce domaine est encore extrêmement délicat, sensible, inquiétant. Que le service de communication de l’Assistance Publique/Hôpitaux de Paris ait opposé son refus à une demande d’entretien dans ses locaux avec le docteur jean-Claude Soufir, celui-là même qui a mis au point le premier protocole contraceptif masculin, aide à cerner les inquiétudes de l’institution : un projet de film trop subjectif, trop militant, pas assez sérieux ? Quelques semaines auparavant, le même jean-Claude Soufir s’exprime dans un documentaire de France Culture sur le sujet qui ne semblait pas avoir bouleversé le même service de communication. Avec une touche de sérieux indéniablement plus marquée, mais un sentiment bizarre à la fin de l’émission : finalement, cette drôle d’histoire de la contraception masculine, est-ce qu’elle avait jamais dépassé le stade de l’expérimentation ?

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Revisiter l’histoire de ce film, c’est peut-être d’abord évoquer l’unanimisme incroyable avec lequel toutes les chaînes de télévision françaises contactées ont refusé le projet.

Précédemment, l’aide à l’écriture du Centre national de la cinématographie m’avait été refusée sur ce projet alors que je l’avais obtenue sur un projet beaucoup moins original. Dans ma très grande naïveté, j’avais pensé que l’aspect si exceptionnel du sujet (quel que soit le jugement de valeur que l’on pouvait porter sur la rédaction de mon dossier) amènerait une interrogation, une curiosité, une manière de miser « pour voir », comme au poker. Il me semble que c’est aussi la mission des organismes d’aide de permettre l’accouchement d’écritures ou de sujets particulièrement inhabituels.

C’est le refus ou le silence qui a spontanément entouré, absorbé, dénié toute demande d’aide, de participation ou de financement. Seules deux Régions, Languedoc-Roussillon pour une faible part et Midi-pyrénées, bien plus tard, pour un engagement significatif ont eu le courage de s’engager dans cette aventure.

Il est, à mon sens, très significatif que seule Télébocal, une petite télévision parisienne, historiquement partie prenante du mouvement social et politique, a fini par s’engager dans ce projet et donc permettre le déclenchement de son financement. Sans Télébocal comme diffuseur, ce projet n’aurait eu aucune faisabilité financière et donc jamais vu le jour.

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Le plus difficile à vivre, le plus violent, dans la période (au sens pleinement politique, historique) que nous vivons, c’est de ne pas avoir d’interlocuteur.

Que nous soyons en train de crier, de parler ou même simplement de murmurer, l’espace de ce qui était autrefois, bon gré mal gré, l’être-ensemble, cet espace n’est plus qu’une étrange demeure vide, ou du moins une nouvelle organisation tend à nous le faire croire. Ici est la place du récit et la nécessité de sa reconstruction. Tenter de reconstruire les éléments épars, incohérents, pulvérisés d’un récit possible, d’un récit qui prenne à bras le corps la tâche de NOUS dire, voilà le travail que je mène, en fiction ou dans le documentaire.

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Par une journée très chaude, je roule vers la maison d’un musicien que je ne connais pas, mais dont j’admire le travail et surtout celui qu’il a effectué pour et avec son ami, le cinéaste Robert Kramer. Je rencontre un homme affable, direct, très ouvert, de la même simplicité que la nôtre, je veux dire marquée au coin de l’histoire des alternatives politiques. Avec évidence, il me propose les solutions les plus arrangeantes pour que je puisse utiliser les morceaux dont il est l’auteur, sans jamais prendre de haut l’inconnu qui vient lui demander cette faveur. Au contraire, il se déclare heureux que je m’intéresse à cet album. Il ne le saura pas, mais l’évidence de son accueil a ravivé la présence secrète, bienveillante, d’un fantôme, son ami Robert, le cinéaste de chevet dont je me sens peut-être le plus proche. De l’un des films de Kramer, je vole un son, comme une amulette, que je place secrètement au début du montage. Avec l’intention de marquer cette filiation discrète à chaque nouveau film.

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À chaque film, je tente de dire « je » un peu plus. Je ne savais pas quelle forme particulière aurait ce film. Je savais ce que je ne voulais pas faire : un documentaire « objectif » sur un thème scientifique. Cette aventure a traversé ma vie, l’a transformée plus, sans doute, qu’aucun des autres domaines d’intervention dans la vie sociale et politique auxquels j’ai pu prendre part. Et puis j’avais l’expérience de la froideur (relative…) d’un documentaire précédent, en quelque sorte le corollaire, ou la garantie proposée, pour faire admettre la radicalité de l’analyse que j’y proposais.

Comme le dit un des intervenants, c’est aussi bien à partir de notre ignorance que de notre savoir que nous avons nourri notre démarche, permis toutes ces découvertes. À chaque film, bien sûr, on apprend un peu plus, et je ne voulais pas de cette position de savoir désincarnée, en recul. Et puis, de la chair, il y a en a dans ce film sur la contraception masculine, et de la proximité, de la présence humaine, du partage, de l’écoute.

Que reste-t-il de tout cela à l’arrivée ? Il me semble que la place, la compréhension de mon regard a survécu. Et dans ce rapport profondément intime de la parole, quelque chose se dit, entre les mots, de cette démarche, sans doute radicalement nouvelle, qui tentait de nous arracher à ce destin de silence qui est celui de la gent masculine. En creux, se dit également la place de ce mouvement des femmes si fondamental, sans lequel il n’y aurait pas eu, sans doute, cette ébauche de mouvement des hommes.

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Le silence. La grande loi éternelle du silence. L’honneur de ne rien dire, rien se dire. Toujours retomber sur le silence de ces hommes verrouillés, mutilés, rongés par la maladie de leur incapacité à dire, de leur chevauchée avec la mort.

Nous, nous avons brisé le miroir du silence, avec difficulté, avec lenteur, avec plaisir, nous nous sommes levés dans une parole nouvelle, que nous inventions, que nous respections, que nous découvrions émerveillés.

Dans les éclats du miroir, nous avons retissé le fil d’une conversation infinie, d’une révélation ancienne et inconnue, inouïe à nous-mêmes, nous avons dressé ce château fragile de parole et cette parole nous inventait.

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C’est le lyrisme de la musique de Barre Philipps, son interrogation aussi, qui porte la voix du récit. Une musique que l’on a qualifiée, à plusieurs reprises, de triste, ou de nostalgique. Le film aussi a été qualifié de nostalgique. De cet aspect, je ne perçois rien, je ne comprends rien. C’est donc que je suis tellement immergé que je ne perçois plus cet aspect. Comment parler de cette expérience, du simple point de vue de ce que j’en ai vécu, partagé ? Poser cette  question renvoie à une réponse qui n’a de pirouette que l’aspect : il n’y a plus d’actualité, ou presque, de ce mouvement. Il n’existe presque plus de groupes/hommes. Au moins un a survécu, mais ne semble pas se poser l’interrogation sur les rapports de genre comme axe principal de travail. Un autre semble vouloir se recréer, mais il est trop tôt pour avoir réellement des retours. Il y a des demandes exprimées par des hommes, en public ou en privé, pour en rencontrer d’autres dans une démarche d’interrogation et de remise en cause. Il n’y a pas de mouvement qui se mette concrètement en place.

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(mercredi 19 août 2009)

Je ne sais pas ce que, dans ce voyage, je mesure du temps passé, de la distance qui nous sépare ou nous relie. Ce que les gens qui ont participé à cette aventure ont pu garder vivace de la confiance, de l’élan qui les animait un temps. Je mesure surtout mon incapacité chronique, maladive a accepter la réalité du temps. Dans un paysage, je n’ai toujours vu que de l’histoire, de la durée faite espace. Les arrêts, les déceptions, les renoncements, le démenti brutal du destin pour quelques-uns d’entre eux, les cicatrices qui ont pu en subsister, je ne les vois  pas parce que je ne veux pas, parce que je ne sais pas les voir. Encore une fois, je ne vois pas le temps présent, mais l’élan qui nous a poussé, le vouloir qui nous animait. Nous sommes en lambeaux et je ne le vois pas.

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Au-delà de son motif premier, le véritable sujet du film est sans doute l’assignation. C’est par la remise en cause de l’assignation que les hommes peuvent converger avec le mouvement des femmes. Plus encore : c’est parce que le mouvement des femmes a initié, travaillé, exploré méthodiquement cette remise en cause et toutes ses conséquences possibles qu’ils sont aujourd’hui en capacité à se remettre en cause. C’est par la remise en cause de cette assignation que les hommes peuvent s’assumer pleinement en tant qu’êtres humains, inventer une manière de vivre véritablement nouvelle, au-delà des rôles de supériorité, d’assurance, de stabilité apparente qui nous sont inéluctablement dévolus, avec leur cortège de désarroi, de tristesse, d’inquiétude voire de désordres mentaux.

Je fais cette précision car le débat bute fréquemment sur cette contradiction apparente : les hommes n’auraient pas voix au chapitre à cause de leur rôle (réel) dans l’oppression féminine ; ce moment difficile, douloureux, où des hommes, « compagnons de route » du mouvement des femmes, sont incapables d’expliquer la cause réelle de leur investissement militant, comme dans le film de Patrick Jean, La domination masculine. En réalité, dans toute situation d’oppression, les oppresseurs sont également victimes de l’ordre des choses qu’ils perpétuent.

La vie des marionnettes ne doit pas nous faire oublier l’existence du théâtre.

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(lundi 7 septembre 2009)

Nous nous promenons sur les berges d’un monde et nous sommes heureux, soudain, de nous être rencontrés. Nous parlons de la peur, jusqu’au cœur de la nuit, en buvant et en écoutant nos silences. Les écrans bleus, soudains, ne nous représentaient plus, nous étions de notre côté.

Puis le chaland remonte le fleuve, dans le remous, soudain, nos souvenirs ont passé, nous sommes seuls à être nombreux, périphériques, orphelins de notre savoir, incompréhensibles. Au loin, des phares allumés, là-bas, sur l’autre rive, tracent encore un chemin sous les arbres, hors d’atteinte.

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