Dernière sortie avant autoroute


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Bellebat01

Je suis fatigué, maintenant. Ici, le silence n’attend plus que le départ.
Je suis fatigué de tout ça, de ce déménagement impossible, de cette lente destruction de l’espace que les habitants ont dû achever eux-mêmes jusqu’au bout, ce bric-à-brac invraisemblable qui trouvait sa place ici, tous ces objets qui avaient un sens pour faire comme une couronne à la vie d’ici et, comme dans un instant d’inattention où l’on aurait tourné la tête, qui semble soudain se vider dans le décors de ces HLM, dans les salles à manger tapissées, les chambres en cube, les cuisines, les cheminées factices en lambris…
Là-bas, au milieu des tours qui s’allument le soir et se réchauffent à la lueur bleue du mensonge, là-bas les pièces ont un nom et pas d’histoire : le séjour, les chambres, que les rôles s’accrochent, qu’on ne dorme pas, surtout, dans l’incertitude ; là-bas il n’y a pas, il n’y a plus, il n’y a jamais eu.
Ici, dans ce décor superbe de belle au bois dormant, on a cru oublier le monde et permettre un instant de repos, de ce repos si fatigant qu’est vivre. Mais le monde n’oublie pas, jamais, rien. Il ne faut pas oublier que le monde n’oublie pas.
Je ne pleure pas la tribu éclatée. Certains voulaient partir, ou suivent leur vie ailleurs, dans d’autres villes. D’autres auraient pu, voulu ou essayer de rester. Recommencer. Ce lieu était à qui savait tenter de vivre et l’épreuve n’était pas mince, comme les biens qui furent partagés, ici, plus souvent suivant les lois du besoin ou du cadeau que du titre de propriété. Le jardin et les arbres et le soleil sur les marches furent à ceux qui aiment les matins d’été. Il n’y a pas, ce soir, dans cette maison vide et désormais déshonorée, il n’y a pas d’échec ou de bataille perdue. Nous vivons. D’autres achètent nos vies et voudraient encore monnayer la douceur de l’air sur nos visages. Ceux-là mêmes ont déjà perdu.

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