Sauve qui peut

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Ils sont deux, dans un élan amoureux, passionnel, mêlé d’affrontement, l’homme se jette sur la femme, la photo les saisit à l’instant même où ils sont en train de tomber sur le sol.

Le carrelage sobre, le jour seul de la fenêtre, le radiateur de chauffage central au fond suggèrent l’époque, dans cette belle lumière grise du noir et blanc.

Au premier plan, un bout de la table constituée d’un tréteau et d’un plateau de bois rappelle la période encore plus. Toute la nostalgie mêlée d’étonnement que suggère cette photo de tournage de « Sauve qui peut (la vie) » (ou d’un photogramme N/B extrait du film – en couleur) vient de ce que l’on s’intéresse moins ici au devenir de Jacques Dutronc ou Nathalie Baye qui en sont les personnages qu’à ce « reste » de la photo et à sa puissance d’évocation. C’est dans le souvenir commun que suggère la justesse de ce qui n’est censé être qu’un décor de cinéma que surgit un flot de réminiscences comme si nous avions vraiment habité là, connu cet endroit et partagé un peu de l’usuel de ce lieu. Il y a en même temps, dans ce « peu » du décor où s’épanouit malgré tout l’exubérance de l’action le germe immédiat d’une comparaison avec le trop dont nous sommes affublés aujourd’hui et la capacité réflexive du cinéma sur nos vies, la manière dont nous nous représentons et dont nous sommes capable de les soumettre à un vouloir. Cette ambiance à la fois dénudée mais suffisante de cette cuisine me fait penser à ce film des portes sans serrures, simplement poussées mais jamais fermées, qu’est « Pickpocket », à l’exception notable (mais elle est d’un autre monde et d’un autre registre) de la prison.

Quelque chose qui restera très fortement dans le cinéma depuis le milieu des années 60 jusqu’au début de 80, c’est sans doute sa capacité à rendre compte d’un espace usuel (et non mythologique), investissable d’une pratique dont il est comme en attente. Les films de cette époque sont des lieux où s’exerce un droit d’asile (malgré les contradictions parfois violentes qui les traversent), à l’image des lieux où ils se projettent. Il est possible qu’une certaine politique de l’éviction (et de son plaisir sadique) le remplace dans la cinématographie qui lui succèdera.

(à propos de JLG par JLG, T1/ p 465)

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