Le retour du cinéma (semi) muet

…ou pourquoi le cinéma est à la recherche de son souffle.

Profession reporter (le titre originel a plus de sens : « The passenger »), ce film d’Antonioni sorti en 74, m’avait profondément marqué. Il avait surtout ouvert pour moi ouvert des horizons où l’histoire proprement dite cédait le pas à une narration des menus faits du réel, une attention soutenue par l’image et le son, attentive aux objets filmés et se nourrissant de cette attention pour dire le désarroi et l’attente du personnage incarné par Nicholson face à son existence. Bien sûr, à 14 ans, j’aurais été bien incapable d’en dégager ces quelques réflexions, mais le souvenir de ce film est demeuré pendant trente ans parfaitement vivace et formateur. Et je dirais même : fondateur.

Il ressortait en salle, j’y suis allé dès que j’ai pu. J’ai redécouvert ces quelques plans du début que j’avais oubliés et cette manière de filmer un peu imparfaite (panoramiques parfois hésitants, contraste non compensé entre hautes et basses lumières : un chef-op se ferait maintenant passer sur le corps plutôt que de faire ça…) qui donne tant d’humanité et donc de prix au cinéma des années 70. Et il faut reconnaître au moins cette qualité à la restauration qu’elle a su conserver le grain de l’image originelle, caractéristique de l’époque mais si contraire aux canons esthétiques contemporains.

Puis quelques secondes ont suffi pour repérer quelque chose de problématique dans la bande sonore. J’ai vite compris : « ils » ont nettoyé aussi le son. Voilà un film qui selon toute vraisemblance est (était) en mono analogique. C’est à dire que le mixage a été conçu pour cette technique qui implique la présence d’un certain niveau de bruit de fond. Il est parfaitement normal qu’une restauration sonore essaye de supprimer autant que possible les événements sonores parasites (les plocs et les scratchs) dus à l’usure et à l’encrassement d’une pellicule (si tant est qu’on n’ait pas accès à des matériaux  d’origine en bon état). Il est également admissible (dans une certaine mesure) que l’on cherche à rééquilibrer le spectre des voix notamment de façon à en améliorer l’intelligibilité et la sensation subjective de présence avec la souplesse que permettent les outils numériques.

Mais ce n’est pas là que se concentre la rage de l’ingénieur du son (plutôt un liquidateur à mon sens) : non, le diable est dans les corps, il faut l’en chasser et le diable s’appelle le souffle. Il faut supprimer toute trace de ce maudit souffle qui est l’empreinte même de cet ordre ancien de l’enregistrement analogique pour le réinsérer dans l’ordre désormais universel de l’impalpable et de l’éthéré.

Imaginons un instant les dégâts que pourrait faire un restaurateur dans un siècle futur en voulant améliorer l’intelligibilité des voix sur un film de Iosselliani… améliorer s’appellerait ici, bien sûr, un contresens. Toute proportion gardée, c’est ce qui arrive de plus en plus souvent. Dans Profession : reporter, les limites de la technique sont évidentes. Le début du film se déroule presque sans paroles et dans le désert. Autant dire que les moindres épaisseurs sonores  se confondent souvent avec le souffle que l’on est censé traquer. Le résultat est proche de la science-fiction : pour une raison qu’on ignore, sans doute une catastrophe nucléaire, le visible est toujours là, mais le sonore a presque disparu du réel, d’où n’émergent que des événements isolés. Le cerveau étant structurellement beaucoup plus attentif aux changements d’intensité qu’aux sons continus, il en résulte une espèce de dérangement permanent sur fond de rien. Un rien que l’on remarque et qui gêne, à l’instar d’un souffle soudain dans un enregistrement qui en est dénué. Pour le reste, la bande-son est diaboliquement sourde puisque le travail a consisté à rabaisser les aigus porteurs de ce foutu bruit de fond. On aurait apprécié un travail de rééquilibrage plus fin, accentué par une bosse  de présence dans les fréquences qui sont les porteuses de la compréhension de la voix humaine, ce qui suffit ordinairement à donner une impression de clarté dans les aigus sans encrasser plus que cela le fameux souffle.

Les progrès opérés dans la restauration des films ne sont pas ici en cause. Le travail numérique sur l’image permettant de reconstituer par interpolation des parties manquantes ou abîmées semble dans beaucoup de cas être une amélioration. Les potentialités du travail sur le son sont du même ordre. Ce qui est ici en cause est une idéologie.

Il suffit pour s’en rendre compte d’observer ce qui se pratique désormais couramment dans la restauration phonographique. De nombreux enregistrements (notamment de 78 tours) sont vendus avec un souffle perceptible, parfois très présent. Sachant que l’on ne peut faire disparaître totalement le fameux bruit de fond sans supprimer un niveau d’information inhérent à l’objet, les ingénieurs du son s’occupant de ce type de restauration (et leurs commanditaires) ont intégré ce fait depuis longtemps et proposent des restaurations de grande qualité qui ne peuvent en rien se confondre avec un enregistrement numérique.

On sait faire. Une autre question est de vouloir faire. Il n’est pas rare d’entendre à la télévision un film ancien dont la bande sonore est entièrement polluée par les artefacts à consonance métallique ou cristalline que provoquent les logiciels de dénoisage. Il semble que la règle désormais soit : « tout plutôt que de voir un certain niveau de bruit de fond s’afficher sur les VU-mètres pendant la diffusion ». Quitte à endommager gravement l’œuvre.

De même au cinéma. C’est ainsi que j’ai vu il y a quelque temps une version entièrement remastérisée de « Vacances romaines ». Pour ma part, j’aurais plutôt tendance à dire qu’il s’agissait d’une version remartyrisée.

Outre le niveau de ce qu’il faut bien appeler une sorte de massacre sonore, je me demande quelle peut bien être la portée pédagogique de films qui deviennent ainsi des objets autres, difficilement compréhensibles parce que tout bonnement incomplets. La restauration aura dans ce cas créé des objets nouveaux, en quelque sorte une trace lointaine et défigurée des objets originels. Il faudra pour les regarder s’entraîner à ne pas porter attention à la bande sonore. Voilà une curieuse avancée quand on voulait au contraire prôner une éducation accrue à l’écoute.

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