Femme à sa toilette

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(Jacques Doillon « Les doigts dans la tête »)

Sentiment de chef-d’œuvre. Revu le film hier soir, ce que je voulais faire depuis longtemps, car une image, une impression un peu obsessionnelle seule me restait, de plusieurs corps assis/allongés à même le sol dans une mansarde. Rien d’autre.

Je suis instantanément saisi par la pureté du film, comme tous les grands premiers films. Mais je dirais presque que ce n’est pas là le plus important. Peut-être l’expression juste serait : un grand film politique. Le moment de l’accession à l’intime. Ce moment où l’intime commence sans discussion à faire partie de la vie, de sa propre vie, voilà le moment juste de l’accession à la condition d’adulte. Ce moment ne se fait pas sans efforts, sans douleurs. Et c’est ce moment de la douleur, ce moment où justement on a grandi (et non pas : on est grand) qui est la clef du film. Quand tu seras grand… Quand je serai grand… Sans doute la famille, celle qui vous infantilise, vous garde enfant, parle d’un état pour mieux éloigner le spectre d’un devenir. Pourtant le sentiment qui obsède au seuil de la vie d’adulte est ce sentiment d’un devenir. Et le mécanisme clef en est ce moment où on commence à accéder à l’intime, où l’intime, banni, redouté, dénié par l’institution familiale, où l’intime fait irruption puis progressivement prend place, s’installe dans sa propre vie.

Il y a une scène magnifique dans le film qui décrit bien ce basculement. Le film est bien avancé et pour ce qui est de la question de l’intime, Liv la suédoise a déjà couché avec Chris l’ouvrier boulanger, au grand dam de Rosette dont c’est apparemment le premier vrai amour. Tous les quatre (avec Léon) partagent leur intimité un peu forcée dans cette mansarde où Chris, en butte à son patron, est en quelque sorte retranché. Un matin, Liv désirant faire sa toilette (avec un broc et une cuvette : c’est du Renoir père) demande sans discussion aux deux garçons de se retourner contre le mur, arguant que « ce n’est pas pour les p’tits mecs ». Les deux gars obtempèrent  à contrecœur et menacent en pouffant de se retourner. La caméra est sur eux tout le temps de la scène et les accompagne demeurant au seuil de leur désir pour Liv dont la liberté de ton et de vie les fascine. L’interdiction ne vaut pas, bien sûr, pour Rosette dont Liv valide, au passage, l’accession au statut de femme. Ils sont sur le seuil, accédant déjà à l’âge adulte par le seul fait qu’ils sont dans la situation concrète que Liv refuse à leurs regards à ce moment-là d’une manière gentiment moqueuse. Accéder à l’intimité (de soi, de l’autre, de la femme bien sûr) c’est immédiatement et de manière contradictoire respecter intégralement celle de l’autre, quitte à n’en rien connaître.  Quitte, évidemment (et là se situe la leçon de cinéma), à n’en rien voir. Dans ce double mouvement de la connaissance se met en place un sentiment dont la narration, dans un instinct d’une grande intelligence, n’affleure jamais dans le film : le tragique.

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