biographie

Naissance en 1960, avec les nouveaux francs. On les parlera encore « anciens » vingt ans plus tard ; peut-être le peuple avait-il un sens moins affiné de l’injonction.
J’ai d’emblée la double nationalité : français et occitan.

Premier « vrai » film (pas un Disney) : Alexandre le bienheureux (Yves Robert) en 1967. Je n’oublie pas cet éloge de la paresse, ça fleurait déjà les temps qui voulaient changer.
Mais je savais que c’était du cinéma : j’avais déjà eu peur parce qu’on voulait tuer Thierry la fronde, déjà été déçu en apprenant que les Chevaliers du ciel ne pilotaient pas eux-mêmes les avions. A la télévision, et heureusement  pas avant l’âge de six ans. Le pire était évité.

Un peu plus tard, je veux être journaliste. Mais comme j’aime aussi le vélo, je fais marrer tout le monde en disant que je pourrais parfaitement être journaliste à vélo. Lequel tout le monde me dit que j’arriverai en retard sur l’info. Franchement, je ne vois pas où est le problème. Plus de quarante ans après, je suis content de m’être engouffré d’emblée dans la solution la rationnelle pour prendre un sain recul sur le monde. La religion de l’info chaude ne sera jamais la mienne.

En 1974, Profession reporter me bouleverse sans que j’y comprenne rien. Miracle de la poésie. Et sentiment d’approcher du « vrai » cinéma.
Dans celui des autres, le cinéma toujours-un-peu-de-gôche-mais-quand-même, les voitures étaient toujours neuves, d’ailleurs ils ne les fermaient jamais à clef, et on ne se demandait jamais comment ils allaient faire pour payer leur loyer. Dans Jonas, qui aura vingt ans quelques années plus tard, Tanner mettait Rufus sur une mobylette. Cette mobylette, oui, je l’ai reconnue tout de suite, et le vent qui pique dans le froid du matin.

77/78 : première année de sociologie, je rentre un week-end et, miracle, je vois Une sale histoire de Jean Eustache. Sentiment de mâcher de l’intelligence. Si ça peut être ça, le cinéma, alors ça m’intéresse.
Le Sémaphore, un petit cinéma, mais un projet ambitieux, venait d’ouvrir à Nîmes, derrière mon ancien lycée. Le monde allait changer, les lieux alternatifs se répandre, voilà, c’était clair, le cinéma y avait sa part. Milestones.

1979/80 Je retourne en fac. Deux cinéastes retournent à la fiction. Sauve qui peut (la vie) me travaille comme une terre que l’on rend fertile. Godard n’en finira jamais de me travailler, mais je garde une tendresse particulière pour ce film. L’enfant secret aussi me montre la voie de ce cinéma pauvre, et infiniment riche, qui ne me quittera plus. Mais quelle tristesse que Garrel nous ait quitté…

1984 : J’ai fait mon petit Vincennes en socio à Toulouse (c’est bien plus rigolo…), j’ai arrêté et je survis en travaillant dans le bâtiment. A quelques mois d’intervalle : Dans la ville blanche de Tanner (encore lui), un éblouissement, plus encore, une voie de travail possible, et vers la même époque l’Orsalher de Jean Fléchet (en avant-première mondiale, s’il vous plait).
L’exaltation de mes sentiments est encore présente, je marche dans les rues de Toulouse, je me revois encore après cette projection descendant la rue saint Rome déserte, arpentant cette capitale de l’Occitanie avec la conviction que j’étais contemporain du récit vivant de ma réalité régionale.
Pour l’autre capitale, Tanner en avait inventé au jour le jour le récit, sans que je sache une seconde que le capitalisme allait réussir à nous en dépouiller (du récit…) et à s’en octroyer le monopole.
Allio tournait Retour à Marseille (il a fait un bide, encore un, mais je ne le sais pas), je vois le film au Cratère, un soir, plein d’émotion, le monde est là, il palpite à nos côtés, il suffit de suivre la pulsation.
Une pulsation qui s’étiole : à part à Toulouse et à Paris, ce monde qui venait s’effrite, le 20 heures gagne, mais pas question de devenir réaliste, plutôt crever. Les murs de Toulouse continuent d’être les mieux bombés de France.

Je n’ai pas réussi vraiment à être menuisier la semaine et cinéaste le week-end. Je comprends qu’il est difficile d’être tout seul si l’on veut faire des films. Et puis internette ça existait pas encore…  Il y a une école de Cinéma dans ma ville. J’ai de la chance, sinon ça serait Paris et Paris c’est niet. Encore de la chance, ils veulent bien de moi. Ça tombe bien, j’ai tout abandonné de ma vie précédente avec pertes (beaucoup) et fracas. C’est surtout moi qui suis fraca mais, miracle, ils m’acceptent, tout commence. A trente ans.

L’ESAV, je connaissais un peu car j’avais eu la chance de faire, trois ans auparavant, leur université d’été en un mois de travail échevelé, éreintant. Mais l’immersion permanente dans le cinéma qui se fait, voilà ce qui me manquait. Revenu dans ce milieu universitaire, je m’aperçois que je parle comme un charretier en face de jeunes gens déjà terriblement policés. L’alcool, les soirées que je ne veux jamais finir pour oublier cette rupture où je viens de scinder ma vie, me font souvent rater les premiers cours du matin. L’école est pauvre, on tourne en vidéo, c’est pas beau mais je me persuade que le professionnalisme consiste à piétiner quelques-uns de ses ressorts secrets. Je suis en pleine déchirure, continuons. La plaie mettra quelques années à se refermer, le liquide magique à s’arrêter de couler. Aujourd’hui, le constat est là : l’ESAV a été la chance de ma vie. Dans cette période où l’on croit malin de casser les moyens de la collectivité, l’existence de la seule école supérieure de cinéma en dehors du périphérique juste à l’endroit où je vivais, voilà un miracle qui n’en finit pas de m’ébahir.

L’école, c’est aussi les rencontres. Celle avec Robert Kramer, pendant les quelques jours qu’il a passés avec nous, demeure un moment décisif. La vue de Doc’s kingdom avait été une baffe, un émerveillement, une découverte. Route one confirme : on peut travailler comme ça, être dans cette position de militant politique ET poétique, ce grand écart, oui, il est possible, il est souhaitable, il est indispensable peut-être. Pour moi, en tout cas, c’est sûr. Ce type que je n’ai pas connu plus que ça, mais que l’on est irrésistiblement tenté d’appeler par son prénom, ce type est mort mais il nous manque, à jamais. Il faut travailler, désormais.

Je viens de là, comme tout le monde peut-être, je viens d’un champ de ruines et de merveilles, je viens d’une guerre cachée que nous nous efforçons de mener au milieu du sourire de l’été. Avec des moyens chaque jour plus archaïques, pour préserver quelque chose d’imperceptiblement indispensable dans le geste de nos outils. De tout cela, plus personne, ou si peu désormais, ne veut. Aucune télévision, ni aucun producteur. C’est un devenir clochard, sans doute, un avenir vagabond dans cette pratique si dangereusement luxueuse qu’est le cinéma qui va devenir notre loi. De cet avenir, nous ne pouvons savoir que l’évidence : il sera merveilleux.

« On n’est pas le produit d’un sol,
on est le produit de l’action qu’on y mène »
Felix Marcel Castan

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